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Lundi 1er Juillet 2007

A l’occasion du début, aujourd’hui, de la présidence portugaise de l’UE,
l’ambassadeur du Portugal à Alger déclare:
 
"L’avenir de l’Europe ne peut pas être imaginé sans le Maghreb"
 
Ambassadeur de la République portugaise à Alger depuis juin 2004, Luis de Almeida Sampaio s’apprête à entrer de plain-pied dans la présidence portugaise de l’Union européenne. Pendant les six prochains mois, il devra faire connaître davantage son pays au nôtre, renforcer les relations économiques toujours insuffisantes, et surtout contribuer à édifier ce pont indispensable et important entre les deux rives de la Méditerranée. Pour couronner une carrière diplomatique brillante, Luis de Almeida Sampaio vient même d’être nommé par Lisbonne coordinateur pour la paix au Moyen-Orient. Une mission de plus que son poste à Alger devrait aider à plus d’un titre .


La Tribune: Excellence, où en est aujourd’hui l’état des relations algéro-portugaises?

Luis de Almeida Sampaio:

Il est très important que l’on puisse parler d’une façon approfondie de l’état des relations entre le Portugal et l’Algérie, et de ce qui se passera durant la présidence portugaise de l’Union européenne. Tout d’abord, je dois vous dire que les relations entre le Portugal et l’Algérie ont beaucoup évolué. Donc il y a une évolution très marquée surtout durant ces dernières années. Je peux même vous faire une confidence, quand, en 2004, le président Jorge Sampaio m’a remis mes lettres de créance en tant qu’ambassadeur du Portugal à Alger, il m’a demandé d’élucider le mystère qui fait que les relations économiques entre les deux pays ne soient pas aussi bonnes que les relations politiques. Dans le cadre de nos relations avec le Maghreb, nous sommes parfaitement conscients de l’importance de l’Algérie et de son potentiel comme puissance régionale et économique. Et cela m’a énormément facilité la tâche, parce que je n’ai pas eu à convaincre des gens réticents. Bien au contraire.
Sur un autre point, l’Algérie s’est vraiment ouverte. Et après les années noires du terrorisme, votre pays a entamé un cadre de réformes. Je sais que parfois certains disent qu’elles sont lentes, qu’elles pouvaient être menées plus rapidement. Mais ce qui est important, c’est que ces réformes sont en train d’utiliser tous les ingrédients indispensables de la réussite. Ce que je peux pour ma part témoigner, en tant qu’ambassadeur du Portugal à Alger, c’est que les autorités algériennes avec lesquelles j’ai un contact permanent, sont bien conscientes du challenge qui les attend. Elles sont conscientes aussi des choix qu’il faut faire. Plus de transparence, réforme du système bancaire, réforme du système financier, bonne utilisation des réserves énergétiques.


Le Portugal peut-il aider l’Algérie à accélérer ces réformes, ou du moins à fournir l’expertise nécessaire pour cela?


Je crois que oui. Comment le Portugal peut-il donc aider? Nous avons vécu dans notre pays une période de transition à partir des années 1985-1986, au moment où nous avons intégré l’Union européenne. Nous avons eu comme vous le savez un régime de dictature pendant quarante-neuf ans.
La Révolution des œillets a balayé ce régime en 1974, et a instauré la démocratie. Mais nous avons vécu après cela des années de confusion. Parce que toute révolution se fait aussi avec des perturbations. Et il a fallu réformer l’économie en profondeur.
C’est pour cela que les réformes qui ont donc été menées à partir des années 1980 ont été des réformes qui peuvent facilement servir d’exemple à nos amis algériens. Pas seulement comme cas d’étude, mais comme exemple concret parce que nous sommes prêts à transférer notre savoir-faire et notre technologie.
Par exemple, je viens d’évoquer la réforme du système bancaire.
Au Portugal maintenant, nous avons l’un des systèmes bancaires les plus performants au monde. Même si notre économie est moyenne par rapport aux grandes puissances européennes, notre système bancaire est considéré comme aussi performant que les leurs. Nous en sommes d’ailleurs très fiers.


Votre pays est donc disposé à aider l’Algérie à réformer son système bancaire, qui est, selon les institutions financières internationales, l’un des plus archaïques au monde?

Nous sommes à la disposition des autorités algériennes pour les aider avec notre exemple pour accomplir cette réforme. Nous avons déjà signé plusieurs protocoles de coopération entre nos deux autorités financières pour que ce transfert d’expérience puisse servir à l’Algérie. Je parle de cela, parce que tout le monde s’accorde à dire que la pierre angulaire de toute transition économique est le système bancaire. Sans système bancaire moderne, vous ne réussirez pas la transition économique, cela tous les économistes vous le diront.


Et vous l’avez dit aux autorités algériennes?

Les autorités algériennes le savent très bien, elles en sont bien conscientes. Vous avez un remarquable ministre des Finances en la personne de Karim Djoudi qui est un ami du Portugal. Son père était ambassadeur à Lisbonne. En tant que ministre délégué aux Finances, il était chargé de la réforme bancaire. Il connaît aussi très bien l’exemple portugais, et il a été le premier à nous proposer cette coopération.

Cette coopération est-elle sur le bon chemin?

Elle est sur le meilleur des chemins. Mais je crois que ça va s’approfondir, et ça va donner, je l’espère, les résultats escomptés.

Hormis le domaine bancaire auquel vous attachez une grande importance, quels sont les autres centres d’intérêt économique entre les deux pays?

Je vais vous donner un autre exemple de coopération efficace. Nous avons transformé la physionomie de la capitale Lisbonne pour abriter l’Exposition universelle de 1998. Lisbonne est une ville très semblable à Alger, mais il y avait toute une partie de Lisbonne (zone orientale) qui était très pauvre et surtout encombrée. Nous avons donc créé une entreprise publique pour mener à bien cette transformation. Un travail remarquable a été fait. Et cette entreprise portugaise qui s’appelle Parc Expo et qui, sous la tutelle du ministère de l’Environnement, a soumissionné et remporté le concours public pour le réaménagement urbain de la ville d’Alger. C’est une entreprise qui va donc s’installer ici, et ils ont des délais précis pour présenter d’ores et déjà leurs plans. Evidemment après les plans, s’ils sont approuvés par les autorités algériennes, il va falloir mettre sur pied des concours publics pour les différents travaux à effectuer. Nous sommes en train de bâtir des liens dans des domaines stratégiques, ce n’est pas du simple business que nous voulons.
Quant au domaine énergétique, il y a réellement du nouveau entre le Portugal et l’Algérie. Notre pays reçoit du gaz algérien via le gazoduc qui traverse le Maroc et va vers l’Espagne. Mais ce qui est stratégique, c’est que nous avons établi entre Sonatrach et notre compagnie Energias, un véritable partenariat.
Sonatrach participe au capital de la compagnie portugaise, mais elle a aussi la possibilité de faire des joint-ventures qui permettent aux deux entreprises de concurrencer les plus grandes sociétés pétrolières, et de se lancer dans bien d’autres domaines. Mais le plus important, c’est que maintenant nous avons des représentants de Sonatrach dans les organes de gestion de la compagnie portugaise.

Vous êtes donc sur le point de réaliser le vœu du président Sampaio en mettant au même niveau relations politiques et relations économiques entre les deux pays?

Absolument. Je crois que ça commence à être très clair du point de vue des deux gouvernements. Preuve en est, la décision de faire du Portugal l’invité d’honneur de la Foire internationale d’Alger l’année prochaine. Cela va évidemment contribuer à donner une occasion d’exploration et de prospection en Algérie de centaines d’entreprises portugaises.
L’élément qui nous manque pour concrétiser cette coopération, et j’en appelle à la compagnie publique algérienne, est l’absence d’un vol direct entre Alger et Lisbonne. Si on obtient ce vol direct, nous serons à une heure quarante-cinq de distance. Un ou deux vols par semaine pour commencer seraient suffisants pour tester cette dynamique des relations entre entrepreneurs.

Vous lancez cet appel seulement à Air Algérie, ou à TAP Portugal (la compagnie aérienne portugaise) aussi?

Oui, tout à fait, à la compagnie aérienne portugaise tout d’abord. J’ai déjà insisté là-dessus. Nous avons un accord bilatéral dans le domaine du transport aérien, donc il suffit maintenant d’avoir un accord commercial entre les autorités et les compagnies des deux pays pour que ce vol puisse rapidement se mettre en place.

Nous pensons savoir qu’à l’occasion de «Alger, capitale de la culture arabe» qui coïncide avec la présidence portugaise de l’Union européenne, un certain nombre de projets est préparé côté portugais?

C’est exact. Il faut dire qu’il y a un double événement ; il y a tout d’abord la célébration, comme vous le dites, d’Alger, capitale de la culture arabe, et il y a aussi la présidence portugaise de l’Union européenne. Nous allons rouvrir cette année la chaire de langue et culture portugaises à l’Université d’Alger. Donc, j’espère qu’à partir de la prochaine rentrée universitaire, les étudiants algériens auront la possibilité de se familiariser avec un niveau universitaire de la langue, de l’histoire et de la culture portugaises.
A partir du début de la présidence portugaise de l’UE, nous procéderons aussi à l’ouverture ici à l’ambassade d’un espace culturel. Nous y organiserons des expositions d’artistes algériens dont les œuvres tourneront autour du Portugal. A l’occasion cette fois de «Alger, capitale de la culture arabe», nous inaugurerons à Alger en octobre ou en novembre prochains, une grande exposition d’art islamique de la plus grande fondation portugaise, la fondation Gulbenkian. Fondée par le milliardaire d’origine arménienne Calouste Gulbenkian, cette fondation abrite le plus important musée du Portugal, la plus grande compagnie de ballet du Portugal, le plus important orchestre symphonique au Portugal. C’est donc un véritable empire de la culture et des arts. Et cet homme a rassemblé durant sa vie des objets d’une valeur inestimable appartenant à l’art islamique . Et nombre de ces objets seront donc exposés à Alger.
Je vais même vous dire que notre Premier ministre a l’intention de venir ici à Alger inaugurer cette grande exposition.

Avant d’évoquer, Excellence, la présidence portugaise de l’Union européenne qui commence le 1er juillet (aujourd’hui), le ministre portugais de la Défense Nuno Marques Severiano Teixeira était à Alger la semaine dernière. La coopération militaire se résumera-t-elle à des formations ou peut-elle atteindre d’autres stades comme la fourniture d’armements à l’Algérie?

C’est véritablement cela le but souhaité. Je crois que nous allons parvenir nécessairement à une coopération dans le domaine de l’industrie de défense. Les choses se préparent déjà dans ce sens. Je souhaite que cette coopération soit la plus approfondie possible, et profitable pour les deux pays. Il y aussi beaucoup de choses à faire dans le domaine de l’échange d’informations, de la formation, du transfert de technologie. Nous avons une coopération militaire très étroite, et pas seulement dans le cadre des 5+5. Nous avons aussi une commission mixte en matière de défense.

Concrètement, peut-il y avoir une coopération en matière d’armement entre les deux pays?

Oui c’est une coopération qui se développe, et qui aura dans l’avenir proche une dimension importante dans le domaine industrie de défense.

Votre pays possède-t-il une industrie militaire de pointe qui pourrait répondre aux besoins de l’armée algérienne?

Nous avons au Portugal un holding de différentes compagnies qui travaillent dans le domaine de la défense. Ce holding qui a une forte participation de l’Etat, est extrêmement performant dans certains créneaux comme par exemple, tout ce qui est radar, équipements électroniques ou entretien de moteurs d’avions. Je peux même vous dire que nous avons au Portugal une entreprise d’entretien de moteurs d’avions civils et militaires français et américains.
Ce sont des pays qui viennent chez nous avec leurs avions pour les réparer ou les entretenir.

Il n’y a pas beaucoup d’avions français ou américains dans l’armée de l’air algérienne...

J’ai dit cela pour souligner la capacité technique de cette compagnie. Elle n’est pas exclusivement experte dans certains types d’avions. Elle a une grande capacité technique qui peut être adaptée à d’autres aéronefs.


Monsieur l’ambassadeur, votre pays accède donc le 1er juillet à la présidence de l’Union européenne, quels seront les enjeux de cette présidence ? Et quel rôle pourra jouer l’Algérie ou le Maghreb dans cette présidence?

Une des priorités de la présidence portugaise est de renforcer la coopération avec l’Afrique. A mon avis, l’Europe est un peu trop tournée vers l’Est et le Nord. Le Portugal, ainsi que d’autre pays de la rive nord de la Méditerranée, est devenu plus périphérique qu’il ne l’était auparavant. Du point de vue stratégique, ça ne nous intéresse pas. Notre espace naturel d’affirmation politique et économique impose un recentrage progressif vers le sud de la Méditerranée.

Le Maghreb est donc une cible privilégiée?

Le Maghreb est essentiel. Les pays maghrébins sont nos partenaires, et l’avenir de l’Europe ne peut pas être imaginé sans le Maghreb, sans une relation privilégiée avec le Maghreb. Imaginer les relations avec le Maghreb exclusivement en termes d’immigration, de perspective sécuritaire, de lutte antiterroriste, est une gigantesque bêtise historique, politique et diplomatique.
Le Maghreb et l’Afrique en général doivent être compris par l’ensemble des pays européens dans un esprit de partenariat. Sans ça, nous courons au désastre.

Le prochain sommet eurafricain devra plancher sur cette problématique?

Tout à fait. C’était pendant la présidence portugaise de l’Union européenne en 2000 que nous avions organisé le premier sommet entre l’Union européenne et l’Afrique.
Je souligne qu’il s’agit bien de Union européenne et Afrique, et non Union européenne et Union africaine. Cela parce que nous voulons que le Maroc soit inclus dans ce sommet. Pour nous, la présence du Maroc qui n’est pas membre de l’Union africaine est essentielle, justement pour les raisons que je viens d’évoquer. L’Algérie aidera considérablement à l’organisation de ce sommet qui devrait se tenir à Lisbonne en octobre ou en novembre 2007. Votre pays est chef de file dans les neuf grands dossiers de préparation de ce sommet.

Puisque vous avez parlé du Maghreb, une région paralysée économiquement et politiquement pour cause de crise du Sahara Occidental, quelle position adopte aujourd’hui Lisbonne, surtout après la reprise de langue entre le Maroc et le Polisario?

La position portugaise est très claire. Il y a une chose essentielle qui est l’importance des relations intra-maghrébines, et nous espérons voir s’approfondir et se développer le Maghreb arabe. Quant au Sahara occidental, pour nous, cette affaire est du ressort exclusif des Nations unies. C’est une question qui doit être réglée dans le cadre approprié de l’ONU. Et c’est ce qu’a toujours défendu le Portugal. Plusieurs résolutions du Conseil de sécurité ont été adoptées, il y a maintenant un processus qui a été entamé à Manhasset auquel l’Algérie a participé en tant qu’observateur. Nous souhaitons donc une résolution dans le cadre du droit international, dans le cadre des Nations unies.

C’est un langage très diplomatique. Quand vous insistez sur le cadre de l’ONU, voulez-vous sous-entendre par là l’organisation d’un référendum d’autodétermination, comme le prévoit d’ailleurs l’ONU?

Le Portugal, comme je vous le disais tout à l’heure, a une position très claire. Imaginez-vous que l’ONU à un moment donné arrive à une solution concrète.
Et que cette proposition ou solution devienne consensuelle, le Portugal suivra le droit international. Donc, toute autre position peut être mal comprise, peut susciter la confusion, et compliquera davantage le problème. C’est une question de pragmatisme.

 

Source: http://www.latribune-online.com


 



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